La brachylogie, retour d’un concept

Pr. Mansour M’HENNI

Université Tunis El-Manar (ISSHT)

Président de Brachylogia (Coordination des études brachylogiques)

Conférence d’introduction à une brachylogie générale : 1ère Séminaire des Etudes Brachylogiques (SEB 1 – ISLAMoknine, 17-4-2013 / Conférence à la Faculté des Lettres de l’Université Ibn Tofail de Kénitra, 24-4-2013)

Conférence à Kénitra

Mansour mhenni & Sanae Ghouati

La brachylogie, retour d’un concept

Ou

Repenser le nouveau dans un concept antique

 0 – Introduction : Le concept de « brachylogie » vient de la rhétorique classique et peut être considéré comme synonyme de brièveté, de court, dans une première perception de vulgarisation et dans un objectif pédagogique. En fait tout un paradigme est établi par les dictionnaires autour du vocable qui nous intéresse, et toute une famille de mots s’en est ramifiée par diverses dérivations[1].La pratique est tantôt jugée de façon dépréciative, comme un défaut, tantôt comme une pertinence de l’expression.

Notons au passage que l’adjectif « brachylogique » (au sens d’une manière de s’exprimer) n’est attesté qu’en 1838, curieusement peut-être, avec le déclin de la perception classique de la rhétorique.

Dans le même ordre de la formation des mots, on a pu opposer la « macrologie » à la « brachylogie », comme l’a souligné D. Samb dans son article « Brachylogie et macrologie dans les dialogues de Platon » où les deux pratiques sont présentées comme deux procédés de la discussion dialectique dans l’oeuvre du philosophe grec[2]. C’est sans doute ce qui inciterait à repenser le concept en lui conférant une étendue pluridisciplinaire et une implication allant de la littérature aux arts, à la philosophie, à la science, à la société et aux nouvelles technologies. Ainsi, fort de cette perspective, le concept peut prétendre à une résurgence active et à une portée adaptée aux conditions de notre monde moderne et de la façon dont nous pourrions y envisager une pensée renouvelée de notre humanité. Du coup, la conception brachylogique trouverait sa projection plurielle et son implication variée et ambitionnerait le statut d’un champ d’investigation scientifique, au sens large qu’on pourrait donner à la science en tant que recherche inlassable et cumulative d’une intelligence cohérente des différentes manifestations de la vie.

Le présent essai se voudrait comme une sorte d’introduction, de prolégomènes, si l’on veut, à une brachylogie générale, dans l’esprit de la récupération d’un concept ancien pour l’étendre à un champ de savoir plus large et plus adapté à la pluralité et à la diversité du monde moderne. C’est pourquoi, en parodiant le célèbre vers d’André Chénier, dans son poème « l’Invention », en l’occurrence «Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques», nous dirions, comme traduit dans le sous-titre de cet exposé : « Repenser le nouveau dans un concept antique ».

1 – Essence et persistance d’une dénomination

Le dictionnaire du Littré définit la « brachylogie » (court+ discours, de par son étymologie d’origine grecque) comme un «vice d’élocution, qui consiste dans une brièveté excessive, et poussée assez loin pour rendre le style obscur ».

En tant que figure de rhétorique, elle est souvent associée, entre autres, à « une variante brève » de l’ellipse, celle-ci étant, selon une formule de vulgarisation proposée par Wikipedia, « une figure de style qui consiste à omettre un ou plusieurs éléments en principe nécessaires à la compréhension du texte, pour produire un effet de raccourci », obligeant ainsi le récepteur à rétablir mentalement ce que l’auteur passe sous silence. C’est d’ailleurs, en tant que telle, que le principal mérite reconnu à l’ellipse, c’est celui de permettre la vivacité et la brièveté d’une expression, donnant corps ainsi à la brachylogie, « c’est-à-dire à la brièveté dans le discours, dans le style »[3].

Du fait de ces seules remarques succinctes, la brachylogie apparaît comme une figure du discours à même de se présenter comme un mini-discours ayant sa structure propre et sa logique spécifique de fonctionnement : « La brachylogie est un type d’ellipse dans le discours aboutissant à un texte concis »[4]. C’est de ce point de vue qu’il nous paraît aussi permis qu’opportun de parler d’une « poétique brachylogique », consistant en un ensemble de règles qui génèrent et gèrent le discours bref, dans une logique propre à ce discours, même quand cette logique est retrouvée dans un discours long intégrant des discours brefs qu’on désignerait comme des éléments brachylogiques de ce macro-discours (Discours est ici utilisé pour couvrir aussi bien le discours oral que le texte écrit).

Reste à savoir, après, si les trois types d’ellipses, généralement reconnues par les linguistes, vont informer seuls de la poétique brachylogique : l’ellipse grammaticale (lexicale ou syntaxique), l’ellipse narrative et l’ellipse poétique (à ne pas confondre avec la poétique brachylogique).

 

Par associations et recoupements, on peut aboutir à un premier lexique brachylogique, à même de faire figure d’un champ sémantique approprié, celui au moins des figures de styles déjà reconnues en parenté immédiate avec l’écriture brachylogique. On retiendrait alors : brièveté, concision, densité, ellipse, laconisme, sobriété, style lapidaire, absence, élimination, suppression, court, omission, négligence, mise à l’écart, raccourci, silence, accélération, économie, dissimulation, réduction, agrammaticalité, anacoluthe, zeugme, vivacité, style autoritaire, style télégraphique, discours publicitaire, discours journalistique, bande dessinée, obscurité, incertitude, parataxe, paronyme, sentence, maxime, concentration, paresse, rigueur, abrégé, abréviation, contraction, stéréotype, manque, asyndète, euphémisme, énallage, minimum, atténuation, slogan, litote, suggestion, écriture blanche, degré zéro de l’écriture, aphorisme, juxtaposition, mot-valise …

Toutefois, de par la perception de la brachylogie dans sa configuration discursive ou textuelle et de par une autonomie attestée du fonctionnement de cette configuration, on sent déjà apparaître, à partir de cette liste des figures qui la représentent ou la servent, une construction générique spécifique se cristallisant de plus en plus autour des « formes brèves », des « textes brefs »  et de la poétique de la brièveté comme principe de conceptualisation et de démarche critique se rapportant à cette catégorie de formes discursives.

De fait donc, discours publicitaire, discours journalistique, bande dessinée, sentence, maxime, slogan, aphorisme, ci-dessus énumérés, retrouvent, dans le champ de la taxinomie générique une liste plus longue où figurent Adage, Aperçu, Apophtegme, Apostille, Billet, Brève, Charade, Caractère, Citation, Chronique, Dédicace, Définition, Didascalie, Epigramme, Epitaphe, Exergue, Fable, Fait divers, Graffiti, Notice, Nouvelle, Parabole, Portrait, Précepte, Précis, Proverbe, Quolibet, Recette, Résumé, Sentence, Slogan, etc.

 

 2 – Brachylogie et interrogations sur les genres

Ainsi, au-delà de cette diversité, certaines tentatives taxinomiques ont essayé de mettre de l’ordre dans le cafouillage conceptuel et terminologique où baignent ces manifestations plurielles de l’expression, avec cependant, au moins, une intuition de plate-forme commune pouvant commander leur étude et canaliser leurs bifurcations variées.

Il y a d’abord le problème de la considération générique, car il est facile de constater que d’un critique à l’autre, voire même d’une expérience pédagogique à une autre, le mot « genre » est partout plaqué à des manifestations d’expression et de communication, toutes de natures nettement différenciables. Imaginez d’abord le langage classique sur les trois genres majeurs : épique, dramatique et lyrique, ayant évolué en gros vers : poésie, théâtre et roman. En face de ces genres majeurs, il y avait évidemment tous les genres mineurs, une catégorie fourre-tout précisément pour le peu de cas qu’on en faisait. C’était déjà assez qu’il y ait une dénomination pour cet entremêlement générique ou pseudo générique.

D’ailleurs cette catégorie contribuait à une dilution caractérisée de la notion de genre dans un flou qui maintenait en fonctionnement la notion de « genre mineur », sans lui donner les lettres de créance définitionnelles à même de l’intégrer opportunément dans les théories de littérature générale.

Il a fallu attendre le 19° siècle, mais surtout la seconde moitié du 20° siècle pour voir s’ouvrir le champ de la théorie littéraire à l’analyse de la notion de genre, sans d’ailleurs en venir à bout, tellement la situation est devenue complexe avec l’hybridation ou la mixité textuelle, comme composantes de la nouvelle modernité littéraire. En tout cas, depuis la fin du 19° siècle, surtout par le biais de la nouvelle, elle-même devenue protéiforme et échappant à des critères définitionnels précis, ce qu’on s’accorde aujourd’hui à appeler les formes brèves ou les genres brefs, ont imposé leur statut dans la dynamique de la modernité et ont retenu l’attention des études théoriques de la littérature.

Peut-être, dans une perspective essentiellement pédagogique, retiendrait-on cette taxinomie de B. Roukhomovsky, dans son livre Lire les formes brèves : « Sans prétendre rendre compte de la foisonnante diversité de ces formes [brèves], ni de celle des désignations qu’on leur affecte, nous avons pris le parti d’en simplifier l’inventaire en distinguant trois classes : formes sentencieuses, fragmentaires, épigrammatiques »[5].

Mais le problème ne reste pas à ce seul niveau puisque, dès que libérée du carcan dépréciatif de la dénomination « genres mineurs », cette catégorie discursive et textuelle pose déjà un autre problème de définition. En effet désigne-t-on la même chose, en parlant de brièveté, de genres brefs, de formes brèves, de textes courts, de petites formes, etc. ?

Finalement, tous les spécialistes s’accordent sur le fait que le bref n’est pas le court et que le genre n’est pas la forme. Voilà bien un carré qui exige la mise en évidence des caractéristiques spécifiques de quatre notions au moins : genre bref, forme brève, genre court, forme courte. Cela paraît d’autant plus problématique que, comme le précise G. Dessons, « brièveté » est utilisé, linguistiquement, comme le substantif de l’adjectif « court ».

On voit alors le champ très prolifique à explorer, de ce seul point de vue, par les études brachylogiques, en rapport étroit avec les problèmes de la taxinomie littéraire et de son fonctionnement. Tant de questions à traiter donc en rapport aux formes brèves et à leurs typologies, dans leur relation à la question des genres brefs, voire à la définition même des genres, et de la poétique de la brièveté aussi, dont il faudra suivre le fonctionnement et l’effet à la fois dans la poétique du fragment, dans l’articulation des produits de la brièveté et dans celle de la fragmentation au sein des formes longues. C’est justement ce qu’on pourrait baptiser la poétique brachylogique (ou brachy-poétique, plus large que la « poétique de la brièveté ») qui ne se définirait pas seulement comme une poétique des textes courts, mais qui se voudrait tout aussi fonctionnelle dans les textes longs dès qu’elle agit (cette poétique brachylogique) et se laisse percevoir en tant que telle, de façon à apporter l’effet de sa signifiance dans la réception du texte long (On rappellerait à ce propos aussi la notion d’auteur et de lecteur implicites, qui sont un effet de la poétique du texte et qui sont à distinguer de l’auteur et du lecteur réels). Ainsi, une poétique brachylogique intégrée dans le texte long détermine sa rhétorique de lecture et son effet de lecture, autrement que si elle n’y était pas. Par ailleurs, certaines approches comparées pourraient informer des rapports profonds et déterminants, dans la littérature comme ailleurs, entre le Grand et le Petit[6]. Peut-être une analyse comparée entre la nouvelle de Borges « La Bibliothèque de Babel » (dans le recueil Fictions) et le roman d’U. Ecco, Le Nom de la Rose, serait-elle intéressante du point de vue de l’approche brachylogique contrastée et pourrait-elle informer des mécanismes qui gèrent ailleurs que dans la littérature l’interaction entre le Grand et le Petit. Tout aussi intéressante, sinon plus, nous paraît une étude approfondie sur le Coran, dans cette même perspective.

 On peut imaginer aussi les implications pédagogiques de ces études car, ne l’oublions pas, l’enseignement a toujours cherché à travailler à partir des formes brèves qu’il prend souvent comme supports d’illustration. A ce niveau, on est donc dans un certain élargissement de la fonctionnalité du concept à ce qui pourrait constituer une brachypédagogie, pour rester dans un jargon spécifique, même virtuel.

3 – De l’étendue d’un concept renouvelé

Or rester au niveau de l’exploitation littéraire du concept n’aurait rien d’original et n’ajouterait pas beaucoup à ce que l’on en sait et ce sur quoi on travaille de plus en plus intensément, car les études sur la poétique de la brièveté occupent plusieurs chercheurs et enrichit continuellement l’activité éditoriale depuis quelques décennies déjà.

D’ailleurs, ce que nous cherchons à élargir, autant que possible, autour du concept de « brachylogie », pourrait trouver son origine embryonnaire dans ce que G. Dessons appelle « la manière brève », avec l’idée, pour nous, que la manière n’est pas simplement discursive, mais aussi de l’ordre de l’ETRE, être à soi, être à autrui, être aux choses, être au monde ! Ainsi, là où Dessons note que « la brièveté, étant un mode du sujet, est une manière »[7], en l’inscrivant dans la seule pratique du langage, de trois points de vues : « un point de vue rhétoricien, un point de vue sémioticien, un point de vue poéticien » (p.233), nous voudrions trouver à l’inscrire, par le biais du renouveau que nous cherchons à donner au concept de brachylogie, dans le cadre d’une manière d’être et de faire, liée au sujet vivant et à sa relation aux objets qui l’entourent. Alors, c’est pratiquement toutes les disciplines et tous les champs de l’entendement humain qui sont interpellés.

En conséquence, la curiosité s’est tournée vers d’autres disciplines qui se sont vite avérées non seulement réceptives, mais fertilisantes de la nouvelle exploitation du concept.

Du coup, le discours philosophique de la Grèce antique ne tarde pas à conforter l’ambition d’élargissement de la portée du concept de « brachylogie », même si l’essentiel qu’on y trouve, à première vue, paraît toujours relever de la poétique de la brièveté, comme dans l’article de D. Samb ci-dessus cité :

« Au cœur même des premiers dialogues, on décèle une tension ouverte, certes, entre Socrate, l’interrogateur en titre, et l’interrogé, mais aussi une sorte de tension larvée entre Platon lui-même et Socrate. Soit la question essentielle de la brachylogie. Socrate devait certainement penser que l’interlocuteur doit, dans tous les cas, répondre brièvement et que c’était là une condition capitale pour que l’entretien se déroule bien. A ses yeux, la dialectique, comme procédé de recherche et de discussion, se réduit, pour l’interlocuteur, à cette forte exigence brachylogique. »

On perçoit clairement dans cette citation les dimensions structurale, logique et communicative de la brachylogie qui paraît ainsi comme une vision globale de l’esprit, bref, une philosophie.

 

Par ailleurs, dans son livre Le Thème de Prométhée dans la littérature européenne[8], Raymond Trousson, dans le même esprit développé ci-dessus, étudie ce thème chez les auteurs du XVIII° siècle, « Au temps des Philosophes », et note : « Il manque à ces auteurs le sentiment de ˝présence˝ de Promothée ; le mythe est pour eux un moyen d’expression littéraire de leurs idées et non une réalité indépendante d’eux-mêmes. Ils ignorent que le mythe est essentiellement brachylogique, synthèse idéale : ils l’utilisent, pourrait-on dire, au même titre que la litote ou la métaphore, comme une ressource de la rhétorique et de la dialectique et non comme le symbole de conceptions définies ».

Ainsi, dans l’espace qui pourrait sembler séparer les deux citations, il nous paraît possible d’envisager la brachylogie comme pensée du monde et de l’univers tout autant qu’elle est pratique discursive, ce qui inscrirait notre approche dans la logique de la modernité où monde et discours sont des formes-sens, indissociables l’un de l’autre et même respectivement influençables.

Dès lors, après ce qui vient d’être dit, il est sans doute non seulement possible, mais important même d’envisager une poétique brachylogique (une brachypoétique ?) et une esthétique brachylogique (une brachyesthétique ?), pourquoi pas une éthique brachylogique (une brachyéthique ?) aussi. Ne nous étonnons pas de voir se tracer une autre voie pour l’investissement du concept dans ce qu’on pourrait désigner par une noétique de la brachylogie (une brachynoétique ?), articulant la manifestation et le fonctionnement brachylogiques de la philosophie à ceux de la science. Sans forcément verser pleinement dans la parapsychologie, il y aurait en effet à interroger l’impact qu’auraient une pensée et une appréhension brachylogiques des choses sur l’organisation de l’univers personnel et de l’espace social, sinon peut-être sur l’Univers dans son ensemble.

 

Nous invitons donc à considérer l’élargissement que nous préconisons pour le concept de « brachylogie », aux perspectives ci-dessus évoquées dans le cadre d’une pensée où tout se tient et où les composantes du tout, dans leurs complétudes respectives ou dans leur structure fragmentaire, s’influencent mutuellement et influencent le contexte global. C’est qu’une brachypoétique, une brachyesthétique, une brachyéthique ou une brachynoétique sont forcément déterminées et déterminantes de la façon de voir l’univers, de le penser et d’y être.

De ce point de vue, nous croyons pouvoir reconduire la citation deFrançoise Susini-Anastopoulos à propos de l’écriture fragmentaire dans les Aphorismes d’Hippocrate : «L’exigence fragmentaire est donc à comprendre davantage comme une attitude de tout l’être, comme un apprentissage et une ascèse, que comme une préoccupation technique ou un souci méthodologique »[9]. Peut-être aussi cette citation de Florence Delay : « Les petites formes […] n’illustrent pas ma pensée, elles la créent de toutes pièces »[10].

Ainsi, brièveté, formes brèves, petites formes sont toutes des manifestations brachylogiques qui peuvent ne plus être considérées comme des faits ou des objets isolés, mais comme les éléments ou les aspects de logiques intellectuelle et affective déterminantes d’une « manière » de vivre (selon l’expression de Dessons), d’une « attitude » créatrice de la pensée.

A la fin, la brièveté, qui est de l’avis d’A. Montandon, une « attitude morale et art de vivre qui renonce aux digressions pour une concision qui est la marque d’une pensée ferme, établie, tranchante[11] », est à concevoir comme un centre d’intérêt débordant la littérature en une discipline de synthèse pluridisciplinaire à laquelle nous proposons de donner le nom de brachylogie.

4 – De quelques pistes de recherche

Sans doute importe-t-il de présenter sommairement quelques exemples pour illustrer la démarche et cristalliser la pensée, autant de pistes parmi tant d’autres à explorer et à approfondir dans la recherche qui s’initierait en matière de brachylogie.

Il est sans doute assez clair qu’en matière de littérature surtout, mais en matière de pensée et même d’éducation, la brachylogie est riche en champs d’investigations, en objets d’études, déjà largement entamées dans plusieurs lieux et cadres appropriés.

De son côté, la philosophie n’est pas moins généreuse de contextes de réflexion à même de contribuer activement à l’approfondissement et au développement de la pensée autour de cette recherche. Un premier axe de réflexion peut tourner autour du thème : « La logique brachylogique des systèmes constitués, entre l’ouverture et la clôture ». On imagine déjà l’élargissement du champ d’action d’une telle réflexion, par ses implications diverses dans les champs sociologique et psychologique, surtout en matière d’organisation des sociétés par rapport à ce qu’on s’accorde à désigner comme les catégories minoritaires des populations.

De son côté, l’expression artistique, toutes spécialités confondues, de la peinture à la musique, de l’architecture à la numismatique, de l’artisanat à l’industrie des nouveaux gadgets, constitue un terrain fertile de l’esthétique brachylogique et des assises intellectuelles et subjectives qui la légitiment en tant que telle.

Quant au volet scientifique, avec toutes ses variantes et tous ses laboratoires, le cadre des investigations biologiques et biotechnologiques est couramment perçu comme plus approprié, mais il importe d’y voir les potentialités évidentes d’un élargissement de la recherche aux croisements envisageables avec les autres secteurs des sciences exactes, mais aussi avec les différents volets considérés comme complémentaires d’une réflexion brachylogique globale.

 Au-delà de ces ouvertures générales, on pourrait peut-être inviter à repenser certains aspects de la manifestation brachylogique comme ceux-ci :

Il y a d’abord, nous semble-t-il, un grand intérêt à approfondir l’analyse de la société japonaise du point de vue qui nous intéresse, afin de saisir les déterminants, les motivations et les implications d’une société qui a privilégié la structuration globale de ses composantes et de ses expressions autour de la petitesse. Depuis le jardin japonais du décor intérieur et le haïku, jusqu’aux nouvelles initiatives architecturales, le Japon est un vrai laboratoire de mise en valeur de la logique brachylogique comme fondement essentiel et principe majeur de sa construction sociétale et de sa contribution civilisationnelle. On se contenterait d’évoquer ici un paragraphe de l’avant-propos de Roger Munier à l’entrée de son volume de haïkus traduits : « Le haïku est par essence plus qu’un poème, même au sens fort qu’on peut donner au mot. A l’égard des autres arts du Japon, tels que le Nô, le tir à l’arc, la calligraphie, la peinture, l’arrangement des fleurs, l’art des jardins, il est surtout imprégné de bouddhisme Zen. Sa pratique, écriture et lecture, est en elle-même un exercice spirituel. Il n’est pas exagéré de dire que ce que propose un haïku achevé est une expérience qui s’identifie peu ou prou à celle du satori, de l’illumination »[12]. Et d’ajouter : « Quoi de plus simple, mais aussi de plus engageant au niveau de l’expérience, que cette brève suite de mots ? »[13]

Il y a aussi, même dans les sociétés à prétentions machrologiques, un tel investissement dans l’expression et dans la structuration brachylogiques qu’il n’est pas inutile de s’y pencher avec l’attention requise pour mettre en valeur peut-être un rapport de complémentarité et d’implications réciproques entre les aspects du paradoxe apparent, mais non dans la perspective d’une adjonction du petit comme un complément du grand, plutôt dans l’interaction paritaire des deux configurations formelles ayant chacune une logique de fonctionnement spécifique.

Voyons par exemple les arts des grandes religions, comme la société pharaonique qui, face au gigantisme des Pyramides, s’applique à développer les miniatures et leur donne un usage pluriel étroitement lié à l’affect de l’individu et à sa manière de voir la vie et la mort. Saisissant aussi cet aspect de plusieurs peintures à inspiration chrétienne où le Christ, dans toute sa divinité de principe, est figuré dans l’image du bébé. On pourrait multiplier encore les exemples, mais nous pensons que les spécialistes en la matière le feraient plus et mieux ; ce serait tant mieux si cela se faisait dans le cadre des études brachylogiques. Les musiciens et les musicologues nous dévoileraient alors le sens profond des petites pièces[14], les peintres réexamineraient la poétique des modules et même celle du collage en rapport à l’esthétique des fragments, voire même à certaines peintures sacrées sur la Bible[15].

 Quant au rapport des sciences, dites « exactes » malgré la réserve d’Einstein lui-même, évoqué par S-J. Perse, à la littérature et aux arts, c’est un fait attesté et incontestable. Ainsi, lorsqu’on nous dit que « Lautréamont a été un des premiers à montrer qu’il n’y a aucune différence fondamentale entre l’esprit littéraire et l’esprit mathématique »[16], et que d’aucuns comptent Borges et Ecco, ci-dessus évoqués, parmi les écrivains dont l’écriture est influencée par les mathématiques, au même titre qu’Italo Calvino, Lewis Carrol Denis Guedj, Guillevic, Eugène Ionesco, Milan Kundera, Georges Perec, Edgar Allan Poe, Paul Valéry, Jules Verne, Boris Vian, Raymond Queneau et Jacques Roubaud, on est en droit de se demander si, à y voir de plus près, on ne trouverait pas que rares seraient les écrivains qui ne l’ont pas été.

C’est sans doute cet état d’esprit qui a poussé le mathématicien, biologiste, écrivain, vulgarisateur des sciences, journaliste radio, réalisateur de films, britannique d’origine polonaise, Jacob Bronowski (1908-1974), à dire : « C’est la tâche de chacun d’entre nous que d’essayer de construire à nouveau un langage universel, seul capable d’unifier l’art et la science, l’homme de la rue et le savant, pour un entendement commun»[17]. Et c’est ce qui a dicté à Saint-John Perse, son contemporain, de dire de la poésie ce que nous pouvons prendre pour la brachylogie, compte tenu de leur étroite interdépendance : « Mais du savant comme du poète, c’est la pensée désintéressée que l’on entend honorer ici. Qu’ici du moins ils ne soient plus considérés comme des frères ennemis. Car l’interrogation est la même qu’ils tiennent sur un même abîme, et seuls leurs modes d’investigation diffèrent ». Et nous le parodierions alors ainsi : « Mais plus que mode de connaissance, [la brachylogie, comme] la poésie est d’abord mode de vie – et de vie intégrale »[18].

Finalement, il n’y aurait nulle peine à convaincre de l’étroite parenté entre la brachylogie et les expressions numériques du monde moderne : depuis déjà le télégramme et la sténographie, jusqu’aux messages SMS, aux statuts sur facebook, aux clips, aux spots audiovisuels, etc. C’est ce qui confirme l’idée centrale fondant notre démarche et rejoignant une idée de plus en plus courante, en l’occurrence qu’au moins avec la fin du XX° siècle et l’entrée du XXI° siècle, nous nous engageons de manière visible et soulignée dans une ère de la brachylogie généralisée et qu’il nous reste seulement à en prendre une conscience générale et un sens de la cohérence dans la diversité.

Aussi importe-t-il peut-être de prendre parti pour une brachylogie comme principe de création, de pensée et de communication, adapté à notre temps et à ses techniques allant des nanotechnologies à la culture et aux technologies numériques.

Conclusion

Pour conclure donc sur La brachylogie !

Celle-ci serait une sorte de présumée science, ou au moins une certaine déclinaison de la science qu’on pourrait commencer par désigner comme étant « l’étude des petites formes ». A première vue, on songe immédiatement aux petites formes discursives, surtout les littéraires d’entre elles, et on répliquerait que la périphrase « poétique des formes brèves » suffirait largement, peut-être même avec l’avantage de la précision, de la clarté et des mots simples. Cependant, l’intention est ici plus ambitieuse, car elle prétend qu’une science générale des petites formes, aussi bien en biologie, en sciences de la matière qu’en sciences du langage, gagnerait à se constituer comme telle et à se donner à l’étude la plus appliquée et la plus minutieuse pour amener peut-être de nouveaux enseignements et d’autres vérités sur l’homme et son environnement, sur son potentiel relationnel et ses insuffisances, sur sa capacité créatrice et les limites de sa puissance.

De quelque domaine d’étude que l’on se revendique, on est confronté à la dialectique du petit et du grand, du court et du long, de l’étroit et du large, du bref et de l’étendu, du micro-dimensionnel et du macro-dimensionnel. Le plus souvent, sauf peut-être dans les sciences fondamentales, on reste au niveau de ce relationnel dichotomique sans trop focaliser sur « le petit » comme valeur intrinsèque, à tel point que, souvent, ne nous restent vraiment de celui-ci que la notion de « petitesse » et sa connotation péjorative.

Or, on s’étonnerait à voir combien « le petit », dans ses différentes configurations et dans ses dimensions les plus variées, peut être porteur de valeurs ! Pour peu que l’on s’attarde à son observation analytique et/ou méditative et que l’on examine minutieusement ses différents fonctionnements et leurs implications plurielles ! Pourvu que l’on se déleste de tout préjugé à son égard ! N’est-ce pas le rôle et la fonction de la science, tant qu’elle accepte de ne pas se détourner de la logique du discours et de la sensibilité littéraire et artistique ?

C’est la conviction de devoir répondre par l’affirmative, à cette dernière question, qui motive la recherche brachylogique et l’exploration des représentations variées de la brachylogie dans les différentes manifestations de la vie. En effet, l’ambition des études brachylogiques, à tous points de vue préparatoires, est de (re-)lancer le concept, à partir de son apparentement étymologique et de ses racines herméneutiques, en vue de mettre en perspective les jalons structurels de son orientation éclectique et de le présenter dans la cohérence supposée qui lui donnerait les raisons de se constituer comme un champ propice à l’exploration scientifique dans ses dimensions larges et plurielles./.

 

Pr. Mansour M’HENNI

(Université Tunis-ElManar, Tunisie)

 

[1] Pensons, par exemple, aux mots suivants : Brachycardie, Brachycéphale, Brachycères, Brachydactile (ou brachydactyle), Brachydactylie, Brachyoures, Brachysème (qui nous a servi de pont pour traduire le concept en arabe), etc.

2 Samb (Djibril), «Brachylogie et macrologie dans les dialogues de Platon », in Revue Philosophique de la France et de l’Etranger, Paris, 1985, n°3, pp. 257-266. Retenons au passage cette citation : « Dans plusieurs des dialogues platoniciens de jeunesse, Platon condamne sévèrement la macrologie et, au contraire, prône la brachylogie dont il vante les vertus dialectiques ».

3 Bacry (Patrick), Les figures de style, aux Éditions Belin 1992.

4 La référence ici à l’article de Wikipedia sur l’ellipse permet de mieux présenter le concept au lecteur commun, que le terme « brachylogie » pourrait rebuter en le laissant croire à une analyse ésotérique accessible aux seuls spécialistes du jargon académique. Cela ne contredira pas les références plus « pointues » qui répondront normalement aux attentes des spécialistes.

5 Roukhomovsky (Bernard), Lire les formes brèves, Paris, Nathan Université, coll. « Lettres Sup », 2001, p. 2.

6 Voir à propos de ce coupe notionnel, l’ouvrage collectif dirigé par Alain Montandon, intitulé Le Grand et le Petit, Clermont-Ferrand, CRDP, 1990. On retiendrait, pour le propos qui nous concerne, le premier paragraphe d’un texte d’ouverture « En guise d’Avant-propos… Les infinis se rencontrent et se fertilisent » : «Aujourd’hui, dans le cadre de la théorie du Big Bang, le lointain passé de l’univers a mis en commun deux types d’interrogations. Il y a d’une part, des astronomes qui questionnent l’univers dans son ensemble, grâce à l’observation au moyen de télescopes de plus en plus performants. Il y a d’autre part, les physiciens qui essaient de comprendre le comportement microscopique de la matière, au niveau des particules élémentaires, en construisant des accélérateurs toujours plus puissants. Ce qu’on a découvert, il y a une vingtaine d’années, c’est que ces deux démarches sont essentielles pour comprendre le passé lointain de l’univers et qu’elles se fertilisent mutuellement ». (p. 7)

7 Dessons (Gérard), « La manière brève » in La Forme brève (Actes du colloque franco-polonais), 1994. P. 239.

8 Trousson (Raymond),  Le Thème de Prométhée dans la littérature européenne, Droz, 2001, 688 pages, p. 290.

9 L’écriture fragmentaire. « Définitions et enjeux ». Françoise Susini-Anastopoulos. Paris. PUF écriture. 1997. p. 261.

10 Petites formes en prose après Edison « suivies d’un Eloge de la vie brève ». Florence Delay (de l’Académie française). Fayard. 2001. p. 16.

11 Article (Op. cit) en ligne d’A. Montandon : http://www.ditl.info/arttest/art18372.php#etude

12 Munier (Roger), Haïku (préf. De Yves Bonnefoy), Paris, Fayard, 1978 (rééd. 2006, Haïkus, Seuil), p. IV (Avant-propos).

13 Ibid. p. V.

14  Benhaiem (Michel) à la 18° conférence du Lycée Henri-IX, le 19 janvier 2004, intitulée : Musiques brèves (Concert-lecture) : « Après n’avoir eu qu’une place marginale dans la musique, les pièces brèves se sont constituées en genre musical à part entière, un genre qui est même devenu central chez certains compositeurs (Schumann, et dans une certaine mesure Debussy). Pourquoi cette évolution et pourquoi ce désir de faire bref ? Y aurait-il une autre qualité du temps musical, induite par la brièveté ?

Ni philosophe, ni musicologue, je suis interprète : mon propos n’est pas d’apporter un « savoir » sur ces pièces mais de faire entendre un certain nombre d’œuvres qui me tiennent à cœur, avec l’idée que c’est la musique elle-même –chaque pièce avec sa beauté propre- qui répond aux questions sur le « comment » et le « pourquoi » de la brièveté. »

http://lyc-henri4.scola.ac-paris.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=168%3Aconference-n18&catid=86%3Aconferences-de-philisophie&Itemid=124

15  Girard (Antoine), Les Peintures sacrées sur la Bible, contenant l’histoire sainte du Vieil et du nouveau testament. Par le R.P. Girard, de la Compagnie de Jésus. Troisième partie. Paris, Nicolas le Gras: « … sa petitesse la rend fertile, & sa brièveté féconde; & comme disait S. Gilaire de l’écriture, elle est semblable à quelque riche pierrerie qui sous fort peu de masse, enferme en son sein de grands trésors ».

16 « Mathématiques et littérature. Une fascination réciproque ». Sous la direction d’Alain Zalmanski. In Tangente Hors-série n° 28. Paris. Editions POLE. 2006, (p. 39)

17 Cité par Paul Braffort. Science et littérature. Diderot Multimédia-EDL. 1999. 320 pages. p. 27.

18 Perse (Saint-Jhon), «Allocution au Banquet Nobel du 10 décembre 1960 » in Œuvres complètes. Paris. NRF-

 

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